I. Introduction
La loi n° 2022-08 du 19 avril 2022 et le décret n° 2025-670 du 29 avril 2025 imposent à chaque entité du secteur parapublic sénégalais de se doter d’une fonction et d’une politique d'audit interne ; il s’agit d’une réforme structurelle majeure. Le présent article évalue ce dispositif à l'aune de quatre référentiels : les Normes IIA 2024 (en vigueur depuis le 9 janvier 2025), les Circulaires CB UEMOA (n° 03-2017 et n° 01-2017), le Code ISA (2011) et les recommandations de l'IFA.
L’article analyse les les dimensions essentielles de l'indépendance, des compétences, de la gouvernance et de la performance de la fonction d'audit interne.
II. Le Cadre Légal et Réglementaire Sénégalais
Les fondements législatifs
La loi n° 2022-08 repose sur deux articles fondateurs. L'article 57 impose un dispositif de contrôle interne ; l'article 59 consacre l'obligation d'une fonction d'audit interne visant à évaluer l'efficacité de ce dispositif, à apporter une assurance raisonnable sur la maîtrise des risques et à contribuer à l'amélioration de la gouvernance.
Les précisions réglementaires : le décret n° 2025-670
Le décret n° 2025-670 précise le cadre opérationnel sur six axes :
- rattachement à la direction générale avec accès au comité d'audit ;
- charte approuvée par l'organe délibérant ;
- plan annuel basé sur les risques et approuvé par le comité d'audit ;
- rapport annuel au comité d'audit ;
- nomination et révocation du responsable d’audit interne (RAI) sur avis du comité d'audit ;
- programme d'assurance qualité.
III. Les Référentiels en la matière
Les Normes IIA 2024 : le standard universel de la profession
Les Normes IIA 2024 exigent :
- double rattachement du RAI, fonctionnel au conseil ou comité d'audit, administratif à la direction générale (Principes 6 et 7)
- une évaluation externe tous les cinq ans (Norme 8.4),
- des indicateurs de performance mesurables (Norme 12.2)
- et la compétence avec formation continue (Norme 3.1).
Les Circulaires CB UEMOA : un cadre sectoriel contraignant
La Circulaire n° 03-2017/CB/C impose des exigences précises :
- charte révisée tous les trois ans, approuvée par l'organe délibérant via le comité d'audit (art. 21) ;
- double rattachement fonctionnel/administratif garantissant l'indépendance.
- protection de la fonction en exigeant l'approbation préalable de l'organe délibérant pour la nomination, mutation ou révocation du RAI, sur proposition motivée du comité d'audit (art. 31).
Le Code de bonne gouvernance de l’ISA et les recommandations de l'IFA
Le Code de bonne gouvernance de l’Institut Sénégalais des Administrateurs consacre le rôle central du comité d'audit comme garant de l'indépendance.
L'IFA recommande que le comité d'audit approuve la charte, valide le plan d’audit, reçoive les rapports sans filtrage et participe à la nomination du RAI. L'IFA encourage les certifications CIA et CRMA.
IV. Analyse Critique
1. Indépendance : un double rattachement insuffisamment consacré
Le décret prévoit un accès au comité d'audit, mais ne consacre pas le rattachement fonctionnel au comité d'audit — pilier de l'indépendance selon les Normes IIA 2024 (Principe 7), les Circulaires CB UEMOA et le Code ISA.
Un rattachement exclusivement hiérarchique à la direction générale expose la fonction au risque d'instrumentalisation.
2. Gouvernance : nomination et révocation insuffisamment protégées
Les Circulaires CB UEMOA exigent l'approbation préalable de l'organe délibérant pour la nomination et la révocation du RAI, sur proposition motivée du comité d'audit. Le décret se limite à un avis du comité d'audit, sans caractère préalable ni obligation de motivation, laissant la direction générale libre d'écarter un RAI gênant.
3. Compétences et certification : un vide préoccupant
Le décret ne fixe aucune exigence de qualification. Les Normes IIA 2024 (Norme 3.1) imposent compétence et formation continue ; la Circulaire CB UEMOA exige une expérience avérée du RAI ; l'IFA recommande les certifications CIA ou CRMA.
Ce vide est préoccupant pour des entités gérant des ressources publiques.
4. Performance et qualité : une obligation incomplète
Le décret impose un programme qualité mais sans périodicité d'évaluation externe ni critères pour l'évaluateur.
Les Normes IIA 2024 exigent une évaluation externe tous les cinq ans (Norme 8.4) et des indicateurs de performance mesurables (Norme 12.2).
Cette imprécision prive les entités d'un cadre objectif d'amélioration.
|
Critère |
Décret n° 2025-670 |
Normes IIA 2024 |
Circ. CB UEMOA |
Code ISA + IFA |
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Double rattachement |
Accès au comité d'audit via rapport |
Fonctionnel au conseil/comité d'audit ; administratif au DG |
Fonctionnel au comité d'audit ; administratif au DG |
Fonctionnel au comité d'audit garanti |
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Charte d'audit interne |
Obligatoire, approuvée par organe délibérant |
Obligatoire, contenu défini |
Obligatoire, révisée tous les 3 ans, via comité d'audit |
Obligatoire, approuvée par comité d'audit |
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Nomination du RAI |
Avis du comité d'audit |
Approuvée par le conseil |
Approbation préalable organe délibérant, proposition motivée comité d'audit |
Participation active comité d'audit |
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Plan d'audit |
Basé sur risques, approuvé par comité d'audit |
Basé sur risques |
Plan annuel, approuvé par comité d'audit |
Validé par comité d'audit |
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Compétences / Certification |
Non définies |
Compétence + formation continue (CIA/CRMA) |
Expérience avérée exigée du RAI |
CIA/CRMA recommandés |
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Évaluation externe qualité |
Programme qualité imposé, sans périodicité |
Tous les 5 ans, évaluateur indépendant |
Programme qualité avec revue externe |
5 ans, évaluateur indépendant |
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Indicateurs de performance |
Non précisés |
KPIs définis et mesurés |
Non spécifié |
KPIs recommandés par l'IFA |
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Périmètre des missions |
Contrôle interne + risques + gouvernance |
Gouvernance, risques, contrôle, conformité, fraude, extra-financier |
Contrôle interne + risques + gouvernance + conformité |
Idem IIA + information extra-financière |
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Coordination avec autres assureurs |
Non prévu |
Coordination audit externe, conformité, risques |
Coordination 3 lignes de maîtrise |
Recommandée par l'IFA |
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Communication résultats |
Rapport annuel au comité d'audit |
Communication directe aux parties prenantes |
Rapports directs à l'organe délibérant |
Accès direct sans filtrage |
V. Recommandations
Six mesures prioritaires s'imposent :
Double rattachement formel : consacrer dans le décret le rattachement fonctionnel du RAI au comité d'audit et administratif à la direction générale, conformément aux Normes IIA 2024 et aux Circulaires CB UEMOA.
- Protection de la nomination : soumettre la désignation, mutation et révocation du RAI à l'approbation préalable de l'organe délibérant, sur proposition motivée du comité d'audit).
- Exigences de compétences : définir des qualifications minimales pour le RAI et encourager les certifications CIA/CRMA, conformément aux Normes IIA 2024 et à l'IFA.
- Évaluation externe périodique : imposer une évaluation externe tous les cinq ans par un évaluateur indépendant.
- Indicateurs de performance : imposer des KPIs mesurables, approuvés par le comité d'audit.
- Coordination et modèle des trois lignes : intégrer la coordination avec la gestion des risques, la conformité et l'audit externe, selon le modèle des trois lignes de l'IIA.
Voie d'amélioration immédiate
En attendant la révision du décret, les entités peuvent immédiatement adopter une charte d'audit interne conforme aux Normes IIA 2024, dont l'application est recommandée par le Code ISA. Le comité d'audit peut dès à présent exiger du RAI un rapport de conformité aux Normes et un plan d'évaluation externe de la qualité.
VI. Conclusion
La loi n° 2022-08 et le décret n° 2025-670 posent les fondations de l'audit interne dans le secteur parapublic sénégalais, une avancée structurelle qui peut transformer la gouvernance publique.
L'analyse comparative avec les Normes IIA 2024, les Circulaires CB UEMOA, le Code ISA et les recommandations de l'IFA révèle toutefois quatre faiblesses :
- absence de double rattachement formalisé,
- protection insuffisante de la nomination du RAI,
- absence d'exigences de compétences et de certification,
- et imprécision du cadre d'évaluation externe de la qualité.
Ces faiblesses ne sont pas anecdotiques : elles conditionnent directement l'indépendance effective, la crédibilité et l'efficacité de la fonction.
Un audit interne rattaché à la seule direction générale, sans rattachement fonctionnel au comité d'audit, n'est pas indépendant ; sans compétences certifiées, il n'est pas crédible ; sans évaluation externe périodique, il ne peut s'améliorer.
C'est sur ces quatre axes que le législateur sénégalais doit concentrer ses efforts de révision